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Depuis 18 mois, Clitorine est Conseillère clientèle particuliers à l'agence Génépargne de Froidhiver. Elle s'occupe de ce que l'on appelle en terme bancaire "le vivier". Le vivier est composé des pires clients de l'agence. Les anciens collègues ne voulant plus en entendre parler, on les confie à une petite jeune qui ne pourra pas dire non. Et Clitorine ne dit jamais non. Le vivier concentre tous les cas sociaux du secteur. Les interdits bancaires, les assistés, les chasseurs d'allocations familiales, les vrais/faux chômeurs, les repris de justice... bref le coeur de cible de la Génépargne en matière de conquête. Il est beaucoup plus facile d'ouvrir le compte d'un pauvre que le compte d'un riche. Le pauvre se sent flatté d'être démarché par un banquier en costume-cravate. Surtout s'il vient à son domicile. C'est un rêve pour lui qu'un type en CDI prenne le temps d'écouter sa misérable vie pour lui faire des propositions personnalisées de placement. Alors qu'il n'a rien à placer. Les jeunes collaborateurs de la Génépargne aiment les pauvres. Sans eux, jamais ils ne parviendraient à réaliser leurs objectifs annuels de 70 ouvertures de compte à des nouveaux clients.  Clitorine a tenté une fois d'aider un client. C'était pendant sa première semaine en tant que conseillère. Très émue par l'histoire de cette mère de famille célibataire, elle a cru judicieux de lui racheter l'ensemble des ses crédit revolving souscrits par téléphone pour un total de 24 000 euros. Elle a étalé les mensualités sur 84 mois et en a profité pour glisser à la cliente un produit de prévoyance à 17 euros par mois et une petite assurance décès. Ni vue, ni connue, Clitorine était satisfaite de son coup. Faut bien faire tourner le compteur des stats. Le compte de la cliente est repassé dans le vert pendant deux bons mois... Avant de replonger dans le rouge. Quelle ne fut pas la colère de Clitorine lorsqu'elle découvre que sa cliente a replongé dans le piège du crédit revolving. Car une fois les encours remboursés, les organismes de crédit ont harcelé la cliente pour qu'elle puise à nouveau dans ses réserves reconstituées d'argent... Dans la banque, on ne prête qu'aux riches, car seuls les riches nous remboursent. Clitorine a retenu la leçon.  Clitorine déprime. Elle a déménagé sur Froidhiver pour limiter ses frais de route. Dans la banque, une augmentation de salaire ne couvre jamais les frais kilométriques générés par la promotion. Depuis qu'elle habite sur place, elle se cache pour aller faire ses courses. De peur de croiser dans les rayons du supermarché un client mis interdit bancaire dans la semaine. Elle comprend pourquoi tous les collègues habitent à minimum 40 kilomètres de l'agence. Quand elle va chez le gynécologue pour se faire recoudre après une soirée bien animée entre collègues, elle est gênée de voir quelques unes de ses clientes dans la salle d'attente. Clitorine a honte de son métier. Et puis Clitorine est lassée de remplir des tableaux. Tous les jours, elle doit mettre des bâtons dans des cases. On appelle cela le reporting. Un bâton par rendez-vous pris. Un autre bâton pour chaque compte ouvert. Puis un bâton par produit de prévoyance vendu. Puis un bâton par assurance vendue. Etc... Et si elle ne met pas assez de bâtons dans les cases, c'est elle qui se prend un coup de bâton en fin de semaine. Elle ne comprend pas bien à quoi ça peut servir de remplir des tableaux à la main dans la mesure où l'outil informatique permet de savoir à chaque seconde qui a vendu quoi à qui et combien.
Le matin, son Directeur d'agence lui lance : "Alors Clitorine, combien ça va aujourd'hui ?" Clitorine n'en peut plus du combien. Elle ferait bien comme son autre collègue Caro de l'agence, qui à 34 ans seulement, cumule déjà les arrêts de travail, RTT et congés payés pour réduire au maximum son taux de présence. Mais Clitorine doit continuer à travailler pour la Génépargne. Elle a craqué sur une Peugeot 207 CC.
 C'est la Génépargne qui lui a financé à un taux privilégié. 4,9% sur 5 ans au lieu du 5,1% réservé à la clientèle. Par précaution, son directeur d'agence a fait gager le véhicule. Il lui a dit qu'on ne pouvait pas trop avantager une employée par rapport à la clientèle, à cause de l'Urssaf et du code de déontologie qui figure dans l'intranet mais que personne n'a jamais lu à part le déontologue lui-même. Et puis, comme elle a un petit salaire, au niveau du scoring, ça ne passait pas sans sûreté réelle. Clitorine est bien notée par la hiérarchie. Elle est à 110% de son objectif annuel. Pour la récompenser de ses efforts, son directeur a décidé de lui confier une part non négligeable des objectifs de Caro. Elle a du mal à les faire, comme elle n'est jamais là. Faut faire jouer l'esprit d'équipe. Cela n'a pas de sens d'encourager la réussite individuelle si le reste de l'agence est à la rue.
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